Manon

Manon est devant ma porte : elle ne sait pas que son père a déjà plaidé sa cause. Je ne vois que deux yeux épuisés, et je n’arrive pas à mesurer la profondeur des cernes cachées par le trop gros masque. Je suis très embarrassée, nous avons à peine eu le temps d’en discuter en famille. Est-il sage de recevoir un étranger chez soi alors que l’urgence sanitaire est à son paroxysme ? Sachant que je dispose d’une écurie, elle demande qu’on prenne en charge son cheval, car elle ne sait plus gérer des horaires aussi épuisants au travail, que déjantés au manège qu’elle fréquente. C’est oui : nous compartimenterons le travail, nous ferons deux lots de matériel.

En quelques jours son désarroi bétonné devient un mur d’argile. À chaque contact, elle m’explique les différences faites vis-à-vis de son secteur, l’abandon ressenti face au devoir de se protéger et de protéger les autres ; l’impossibilité de communiquer à des gens claquemurés dans un handicap mental, parfois lourd. Et s’égrènent au fil de nos contacts les difficultés multiples auxquelles son staff doit faire face : distanciation exigée, tests à effectuer sur des gens non concernés et non conscients du danger, souvent en révolte face à la privation de liens sociaux. Au bout d’un temps, Manon commence à redresser la tête ; armée d’un humour sporadique qui lui permet (rarement) de prendre un peu de recul, elle me compte les autres réalités de terrain en parfait décalage avec la multitude de ceux qui sont passés à ‘l’ordi-casanier’. Seul cadeau que je puis faire : l’écouter.

S’enchaînent les drames qui se distillent : l’installation d’un ‘aile-covid’, l’incompréhension des résidents, les revendications des familles, les tests PCR effectués parfois de façon brutale, la fabrication des ‘outils’ de protection, un certain abandon des médecins. Manon et ses acolytes ont l’idée géniale de proposer à certains des handicapés les plus « compétents » de contribuer à l’aide sociétale : faire des masques, ce que l’administration fournira fort tard. Un certain résultat va contribuer à la progressive hausse du moral de Manon.

Mais la voilà qui tombe malade à son tour, contaminée par une de ses collègues lors d’une réunion de travail. Panique !…Elle vit avec une personne à haut risque. « Je m’occupe de moi, et de mon compagnon » s’excuse-t-elle… et mon cheval ? » Un détail dans son océan de soucis ! Ma maigre association avec elle donne immédiatement le ton quant à la suite… Une onde de détente sur son visage. Son angoisse s’évanouit bientôt : son ami n’a pas été contaminé. Aux ‘Pourquoi et comment ?’ d’un point de vue général, s’ajoute à présent tous les points d’interrogation particuliers. Voilà Manon consternée pour la Xème fois : « Suis-je en état de continuer malgré ces séquelles invalidantes (qui n’ont pas encore à ce jour cédé totalement du terrain). Tenir ? À quel prix ? Tenir encore ? Elle en parle beaucoup, elle réfléchit tout haut.

D’autres veulent abandonner aussi ; mais alors, ‘quid’ de ces défavorisés ? Et la solidarité ? Qui va nous venir en aide ? Dans combien de temps ? Les recommandations de plus en plus exigeantes pleuvent sur l’institution : ‘tartinages’ d’alcool, privations en tous genres, isolements, masques à ne plus quitter, même si la majorité se les laissent pendre à l’oreille, sous le menton ou… sur la tête…
Et, c’est sans compter avec les frustrations des familles. Tout cela est tellement ahurissant, totalement excentré du champ réaliste ! On a atteint un degré de faisabilité qui frise l’ubuesque.

Battante, parviendra-t-elle à dépasser ce moment crucial ? Je retiens mon chagrin devant sa détresse. Elle me dit : « Imaginons que nous baissions les bras ! Et si nous passions au télétravail ? … (Rires)… tout est dit, et pourtant rien n’est exprimé sinon dans les très grandes lignes.
Le temps passe. Manon a retrouvé son sourire… En caressant son cheval, – elle ose dire
-un comble (!)- : « Vous m’avez sauvé la vie ! ». Empêtrée dans ma parfaite et indéniable inutilité ‘de fait’, je voudrais l’embrasser : non, il ne faut toujours pas… L’occasion pour moi de faire réaliser à tous mes contacts combien cette abnégation usuelle, si peu reconnue, est indispensable à notre société… et pour parler vrai, fait honneur à notre Humanité.